Tous les ingrédients se sont assemblés à mon insu. Enfin, à l’insu de ma conscience. Mon corps lui sait déjà et se prépare. Le chaudron est en place pour une lente recette éprouvée et pourtant si différente à chaque fois qui fera naître un nouvel être, une nouvelle âme.
Le symbole est là : deux petits traits sur ce piètre bout de plastique. Point besoin de grimoire pour décrypter le message, tout le monde sait, dans nos sociétés, ce que signifient ces deux petits traits roses.
Longtemps, je m’étais fait des scénarii sur ma réaction en cet instant. Tout a volé en éclat. Point de béatitude, point de saut de joie, ou de larmes de bonheur. Au contraire, ce fut la panique. Des larmes, un flot de larmes de désarroi coincée contre la faïence froide. Mon esprit ne peut y croire et lutte. Il conclut que les ingrédients ne sont pas les bons et que cela ne mènera pas au bonheur tant attendu. J’ai peur de la réaction du père, lui qui lutte pour ne pas avoir à le devenir pour tant de raisons que je me refuse de juger : la peur, les blessures, une personnalité torturée, une enfance secouée… J’appelle à l’aide, une amie, ma famille. Tous sont si heureux et se souviennent de la jeune fille qui a patienté plus d’une décennie pour en arriver là. C’est vrai, je l’ai en tête depuis plus de 15 ans cet enfant. La vie est la ! La vie est là. Alors peu importe. Je dois l’accepter et me battre. Car être mère c’est souvent se démener et ma première bataille sera de lever mes appréhensions. L’annonce est faite dans les larmes et l’émotion. Le futur Papa lui est surpris mais accepte sans me promettre la lune. Tout est abstrait et si lointain.
Je porte la vie, mon corps s’est enfin ouvert à cette énergie totalement créatrice et si puissante.
Une telle puissance qu’elle me dépasse, m’emporte, me terrasse même. Mes tripes sont au supplice et cette fatigue si grande ! Je me replie, je me recroqueville. Un bonheur au bord des lèvres… Je passe 3 lunes telle une enfant qui ne guérit pas au fond de son lit. Les seules nourriture que j’accepte sont celles de mes jeunes années justement. Les souvenirs refont surface : des musiques, des impressions, des sensations, des sentiments, des blessures aussi. Cet être en moi fait émerger l’enfant intérieur, l’enfant que j’ai été avec ses douleurs, ses faiblesses. Je tente d’apaiser tout cela grâce à mes chères simples, mes plantes adorées. Et pourtant rien y fait. Je dois alors accepter, lâcher-prise (une première fois) et faire appel à la chimie. Mon père me raisonne : quel est le mieux pour mon enfant ? Une mère dans la douleur ou quelques molécules de synthèse dans le corps d’une mère apaisée ? Ce médicament me soulage un peu, parfois. J’apaise et j’apprivoise aussi mon enfant intérieur en même que cet enfant à l’intérieur.
Je me sens reliée tout à coup à toutes ses femmes qui depuis des millénaires enfantent. C’est si fort. Mais comment ont-elles fait pour passer ce cap, pour résister ? Je deviens boulimique, de nourriture terrestre et de mots. Tant de livres, de récits, je me nourris encore et encore.
Puis, un petit corps se dessinent sur l’écran d’un éminent médecin. Ce bébé est bien là au fond de mes entrailles. Je ne le sens pas encore. Je suis pourtant si pressée. J’aimerais que cela se voit, j’aimerais le crier à la terre entière. Je l’aime déjà.
Ce petit ventre prend à peine place que je sais : c’est une petite fille. Mon souhait s’est exaucée et celui du Papa aussi dont une partie des appréhensions s’envolent.
Petit à petit, les maux s’éloignent et la rondeur l’emporte. Je ne peux plus le cacher, la cacher.
Un soir, les petites bulles… Ça y est, je la sens cette petite elfe, du moins je crois ? Est-ce bien elle ? Mais oui !
Mon quotidien m’emmène très souvent bien loin. Elle est avec moi mais je ne peux malheureusement pas prendre soin d’elle, de mon corps et de moi. Une vie professionnelle trop accaparante et si éloignée de ma réalité, de ce temps que devrait s’accorder toute mère en devenir.
Et que dire de tout ce parcours médical : combien de sang ai-je donné ? combien d’examens ? combien de rendez-vous ? Cela est quelques fois rassurant au vu d’une situation de santé particulière pour notre couple mais la plupart du temps c’est oppressant, anxiogène et intrusif. Où sont passées les sage-femmes d’antan ?
Je me prépare surtout dans ma tête. Je m’accorde un vrai rituel tout près du feu en hiver. Cela me fait du bien et je sens mon bébé qui grandit, s’exprime chaque jour un peu plus.
Mais voilà, que je découvre que cette grossesse remue toute une famille. Chacun doit trouver sa place et vivre ses émotions. Je ne suis pas la seule concernée. Tout est bouleversé. Mère, Père, Grand-Mère, Grand-Père, Sœurs,… Cet enfant transcende déjà le monde et je me sens canal.
Le temps est déjà venu de faire le nid de mon bébé : laine, couffin et douceurs en tout genre. J’enquête, je cherche, selon mes convictions. Je ne veux rien renier, ne pas me laisser envahir par le superflue. Il faut réapprendre la simplicité. Je prépare des plats, des réserves de nourriture pour mon futur mois d’or, je décide de qui fera partie de mon village, je trie.
Je rêve encore et encore notre rencontre. Je suis sereine, je suis convaincue de mes choix. Même si je prendrai le chemin d’une maternité, je veux absolument vivre mon accouchement, le plus naturellement possible. Il ne peut en être autrement. Je fais partie de ces milliers de femmes, je suis forte comme chacune d’elle.
Je peux enfin souffler, laisser derrière moi les activités habituelles de manière définitives car désormais je serai Maman. Cependant, dans le brouhaha des informations, une chauve-souris ou un pauvre pangolin se serait fait manger par un humain. Innocente bête qui n’avait rien demandé… Elle était pourtant porteuse d’une maladie, un virus. Cela est loin, de l’autre côté de la Terre. Des hommes sont emportés. Je devrais pourtant me méfier. J’ai voyagé tant dans le passé. Je sais à quel point nous sommes si proches. En quelques semaines, tout change. La sage-femme ne peut plus m’apporter son savoir et ses conseils qu’à travers un écran, les visites à la maternité (ou pire au supermarché) sont dignes d’une dystopie (genre littéraire que j’apprécie pourtant), notre situation économique personnelle est très incertaine, mon grand-père vient d’apprendre qu’il est atteint d’un cancer des poumons en pleine pandémie. L’inquiétude s’insinue, serai-je seule à la maternité pour la naissance de mon enfant, entourée d’inconnus ? J’essaie de garder ma confiance. D’autres l’ont fait. Je devrais pouvoir le faire. Mais tout de même…
Ostara passe et le printemps éclot.
Et si je donnais naissance à mon enfant à la maison, seule ?
Illustrations :
Mother de Cocorrina
Wishing and Waiting – in/Fertility d’Amy Haderer
Feminine Mystery d’Inès Honti

